Dans le Diois, le pastoralisme s’organise face au tourisme
À Lus-la-Croix-Haute, éleveurs, bergers, gendarmerie, association drômoise de l’économie montagnarde (Adem), tourisme et collectivité travaillent main dans la main pour concilier activités touristiques de montagne et pastoralisme.
Située à près de 1 000 mètres d’altitude aux pieds du col de la Croix, Lus-la-Croix-Haute attire des marcheurs. Les visiteurs empruntent des sentiers de grandes randonnées (GR) qui passent à proximité d’alpages regroupant des troupeaux de brebis. « En l’espace de dix ans, la quasi totalité des bergers se sont équipés de chiens de protection (CDP) pour lutter contre les attaques de loups », rapportent Emmanuelle Mittre, du pôle activités de plein air à l’office de tourisme du pays du Diois, et Hervé Liotard, président de l’association foncière pastorale et éleveur ovin. Une évolution qui implique une adaptation nécessaire à l’accueil des touristes.
Une réunion annuelle
La première chose mise en place à Lus-la-Croix-Haute est une réunion annuelle en juin. Elle rassemble l’ensemble des acteurs nécessaires à la préparation de la saison estivale : éleveurs et/ou bergers, gendarmerie, Adem, office de tourisme, OFB, ONF, Direction départementale des territoires et collectivités… Les éleveurs sont invités à indiquer où pâtureront leurs animaux afin que l’office de tourisme puisse relayer l'information. « Lorsque les premiers CDP sont arrivés, c’était un peu houleux. Il fallait calmer les tensions, c’était très tendu car les éleveurs déploraient beaucoup de pertes », se rappelle la salariée de l’office de tourisme. « Il y a eu des années durant lesquelles plus de 150 animaux ont été prédatés sur la commune », rapporte Hervé Liotard, éleveur ovin depuis 32 ans. À l’époque, les méthodes d’élevage des chiens étaient différentes. « Il ne fallait pas trop créer de contacts entre les éleveurs et les chiens. C’était ce qu’on nous expliquait. Nous étions novices dans le domaine, rapporte l’agriculteur. Aujourd’hui, l’éducation est différente et les chiens sont plus structurés. »
Lors de cette réunion, la gendarmerie de Lus-la-Croix-Haute récupère les numéros de téléphone des bergers et éleveurs et collecte des photos des chiens de protection et de conduite afin de pouvoir les identifier si un accident survient. « La plupart des gens qui vivent une mauvaise expérience avec des chiens viennent vent debout à la gendarmerie. Lorsque nous sortons le classeur avec les chiens identifiés, ils voient qu’il y a une prise en compte. Souvent, il n’y a pas de dépôt de plainte car ils admettent qu’ils n’ont pas respecté les consignes données. Nous les orientons vers l’Adem afin de remplir le questionnaire "Mon expérience avec les chiens de protection", explique Mickaël Zinopoulos, commandant de brigade au sein de la Gendarmerie nationale de la commune. Cette procédure est en place depuis cinq ans. Cela sert à tout le monde. Les bergers n’ont pas besoin de descendre des estives pour montrer leur chien car nous les identifions de suite ».
Une carte distribuée
« Le troupeau a été déplacé ici », indique Hervé Liotard à Emmanuelle Mittre en pointant du doigt des lieux sur la carte « alpages et estives autour de Lus-la-Croix-Haute » imprimée par l’office de tourisme du Diois. Ce support papier provient de la carte Map Patou, accessible sur le site Pasto kesako, un collectif créé par le Réseau pastoral d’Auvergne-Rhône-Alpes et ses partenaires*. La couleur violette indique les sites occupés par des troupeaux ovins et des CDP et la couleur orange, ceux occupés par des troupeaux bovins. Cette carte à l’appui, Emmanuelle Mittre oriente les touristes qui souhaitent éviter les CDP ou qui sont accompagnés de chien domestique. Depuis 2017, un arrêté communal interdit l’accès aux chemins de randonnées aux visiteurs accompagnés de chien domestique du 15 juin au 15 octobre. Il en est de même à Glandage et à Châtillon-en-Diois avec des dates différentes entre juin et fin octobre.
Des supports de communication
Accessible gratuitement en ligne, la carte Map Patou recense la présence des troupeaux en Auvergne-Rhône-Alpes. « À terme, tous les alpages devraient être découpés en quartiers selon le calendrier de pâturage afin d’indiquer dans quel quartier se trouve le troupeau. À ce jour, nous devons encore nous rapprocher des alpages individuels, explique Julien Clouzet, technicien pastoral à l’Adem. Actuellement, nous essayons d’intégrer l’Office de tourisme dans l’actualisation de la carte sur Lus-la-Croix-Haute. Si cette coopération fonctionne, nous réfléchirons à la déployer ailleurs ».
Les touristes bénéficient d’autres supports de communication utiles pour connaître les réflexes à adopter face à un CDP, notamment sur le site du ministère de l’Environnement (bande dessinée, séries vidéos, films et panneaux indiquant la présence de chiens de protection, l’interdiction des chiens domestiques ou des vélos...). En effet, à l’entrée et à la sortie des alpages de Lus-la-Croix-Haute, des panneaux informent de la potentielle présence des troupeaux avec certaines consignes.
« Malgré cela, il y a encore de mauvais comportements mais de moins en moins. Nous sommes arrivés à la pacification même si cela reste une contrainte », déclare Emmanuelle Mittre. Toutefois, pour certains visiteurs, cette situation peut engendrer une forme de frustration mêlée à la peur de croiser des CDP. « J’ai eu deux expériences dont une qui s’est bien passée puisque j’ai crié lorsque le chien m’a approché alors que j’étais sur un GR et le berger est intervenu sans problème. La seconde fois, j’ai croisé deux bergers d’Anatolie qui nous ont foncé dessus avec ma femme et mes petits-enfants. Nous étions coincés et j’ai vraiment eu peur, témoigne Jean-Pierre, randonneur venu de Sisteron. J’évite les endroits où ils se trouvent mais, si un incident se reproduit, je me suis équipé d’une bombe lacrymogène. Je comprends que les éleveurs doivent protéger leurs troupeaux mais il faut veiller à ce que les chiens restent dans leur parc ».
L’accompagnement de l’Adem
L’Adem peut intervenir pour des ateliers de sensibilisation sur demande des acteurs impliqués dans les plans pastoraux territoriaux (communautés de communes, parcs naturels…). Depuis 2023, les associations pastorales ne sont plus financées par l’État pour alimenter le dispositif « Mon expérience avec les chiens de protection ». Ce questionnaire permet aux usagers de la montagne de faire remonter des situations positives ou négatives vécues avec des CDP. « Nous pouvions accompagner les personnes et le dispositif était d’une grande utilité, regrette Julien Clouzet. Si un chien pince ça n’est pas normal, il faut le signaler et en parler. Si l’éleveur n’est pas au courant de ce qu’il se passe, il ne peut pas prendre de décision en conséquence . »
Le cas de Beaumont-en-Diois
La mairie de Beaumont-en-Diois a elle aussi pris les devants pour prévenir les incidents avec les chiens. À la suite d’une réunion de méditation entre les différents acteurs en 2019, la diffusion d’une carte recensant à la fois les chiens de protection et les sessions de chasse en cours, a été votée. Accroché au cœur du village, ce document est actualisé à l’aide de magnets aimantés : rouges pour indiquer les troupeaux et jaunes pour les chasses en cours. « Je suis obligée de taquiner un peu tout le monde pour que chacun pense à l’actualiser. Aujourd’hui, les bergers sont de moins en moins concernés car les chiens sont mieux éduqués et il y a moins de problèmes. La carte a toutefois rassuré les gens. Ça n’est pas grand-chose mais cela apporte plus de sérénité », estime Isabelle Allemand, maire de la commune.
« Pas de berger sans chien de protection »
Éleveur depuis 32 ans à Lus-la-Croix-Haute, Hervé Liotard gère un troupeau de 600 brebis mérinos. Il est aussi adjoint à la mairie depuis deux mandats et président de l’association foncière pastorale, qui regroupe près de vingt propriétaires sur la commune qui louent leur terrain pour le pâturage. Sur environ 1 300 hectares loués, 80 % appartiennent à la mairie. Depuis plusieurs années, un bail a été signé avec un herbacier de Saint-Rémy-de-Provence. Il loue les terres de l'alpage de Fleyrard, un des huit alpages de la commune, afin de faire paître ses 1 500 brebis gardées par deux bergers. De son côté, Hervé Liotard fait garder ses bêtes par un berger équipé de six chiens de protection. « J’ai adopté des Mâtins espagnols depuis 2017. Ils sont habitués à l’homme. Aujourd’hui, il n’y a pas de berger sans chien de protection. C’est un outil de travail nécessaire pour le berger, estime l’éleveur. L’arrêté municipal limitant les chiens domestiques est lui aussi une nécessité. Ça évite des conflits supplémentaires ». Selon lui, une trentaine de bêtes ont été prédatées en 2024 sur le secteur mais « sans carcasse, nous ne pouvons pas affirmer que c’est le loup ».