Odes aux robes de nos mères
MODE / Unique en France, le Conservatoire de la mode vintage est installé à Voiron en Isère et fait revivre quelques pépites de la confection dauphinoise.
«Je ne m’imaginais pas qu’il y ait autant d’histoire dans une simple robe ». Tinka Kemptner est la fondatrice du Conservatoire de la mode vintage à Voiron. Ex-journaliste installée en Isère depuis 30 ans, elle chine depuis des années des vêtements confectionnés dans les années 60 à 80 et décèle des pépites là où d’aucuns n’y verraient qu’un bout de tissu démodé. Son œil devenu expert ne s’y trompe pas, déchiffrant derrière chaque modèle et chaque étiquette une année, une tendance, une coupe, une matière, une usine, une créatrice, une couturière. « Jusque dans les années 80, les Françaises s’habillaient français et ce n’était pas de la confection de luxe », explique la conservatrice.
Du livre au Conservatoire
En 2020, son intérêt pour la mode vintage se concrétise en projet. « J’ai découvert mes premières pépites sur Vinted, dont des vêtements made in France, raconte-t-elle. Mais je ne connaissais pas ces étiquettes. » Des centaines de marques tombées dans l’oubli se révèlent alors. « J’ai pensé que cela méritait un livre, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. » C’est ainsi qu’elle publie, en 2024, le Guide des pépites vintage, recensant 150 marques françaises pratiquement toutes disparues. Un livre qui fait désormais référence dans le milieu de la mode vintage.
« Nous avons organisé des défilés pour lancer le livre, qui ont eu beaucoup de succès et très vite est arrivée l’idée du Conservatoire de la mode, avec des amis passionnés. » C’est en répertoriant ces marques que Tinka Kemptner découvre que nombre d’entre elles sont iséroises. Le Conservatoire, hébergé au Centre des cultures du monde à Paviot à Voiron, abrite plus de 550 pièces dont 15 à 20 % sont iséroises. Par une heureuse coïncidence, le centre porte le nom de Lucie Baud, une célèbre syndicaliste ouvrière tisseuse du début du XXe siècle qui s’est battue pour l’amélioration des conditions de travail des femmes dans les soieries dauphinoises. « Il y avait ici beaucoup de fabriques de textile, de chanvre, de soie, de velours. Après la guerre, les filatures sont devenues des lieux de confection », raconte la créatrice du Conservatoire. Les marques de vêtements Valisère, Karting, Dent Barry, Innovatex, Anoralp sont nées de cette mutation. « Valisère était le roi du synthétique, l’emblème de la marque était le trèfle », raconte Tinka Kemptner en montrant une de ces pièces.
Experte en datation
Avec l’aide d’une documentaliste et l’appui d’une stagiaire du DNMADE (diplôme national des métiers d’art et du design) de Tourcoing, la conservatrice s’est lancée dans le recensement « systématique et approfondi » de toutes ces marques. « C’est le seul endroit au monde où cela existe ». La difficulté est de retrouver la trace de ces marques disparues avant l’arrivée d’Internet. « Il faut exhumer ces histoires des archives parisiennes et du département, ce qui nous a demandé plus d’un an de travail à deux », explique Tinka Kemptner. Chaque vêtement fait l’objet d’une analyse visuelle : coupe, forme, couleur, matériau, etc. et porte un numéro d’inventaire. Il est enregistré dans une galerie numérique qui sera mise en ligne à l’intention des professionnels – designers, chercheurs, créateurs – et du grand public. « Nous sommes devenues expertes en datation. Les étiquettes parlent, sourit Tinka Kemptner. Ainsi, le fer à repasser avec le point dessus est apparu en 1978. La mention Woolmark, qui différencie la laine du raz-de-marée synthétique, est arrivée en 1963. Nous regardons aussi si l’étiquette est tissée ou pas. Et un des grands indicateurs est le zip. À partir des années 50-60, la fermeture glisse sur le côté, marquant l’indépendance de la femme qui n’a plus à demander de l’aide pour fermer sa robe. Derrière les objets du quotidien, on voit l’évolution de la société. »
La spécialiste évoque aussi les finitions, les galons, les boutons, les points de couture qui sont autant d’indices. Elle parle des différentes marques de tissus synthétiques et des guerres industrielles entre les fabricants, ou encore du tissu vichy… héritage de Pétain. « Pisanti : c’est par cette marque que tout a commencé, reprend-elle. Je me suis demandé ce qui se cachait derrière. J’ai appelé un expert du vintage qui n’a pas su me renseigner alors qu’il y avait tout un corner aux Galeries Lafayette. C’était une famille juive de Bulgarie, des fils de tailleurs arrivés lors de la Seconde Guerre mondiale. » C’est ainsi que Tinka Kemptner découvre qu’un tiers des marques françaises ont été créées dans le quartier du Sentier à Paris, par de nombreuses familles juives spécialisées dans la confection.
Une histoire vivante
Ses recherches la conduisent à retrouver les créatrices et surtout les ouvrières qui ont travaillé dans cette industrie textile, mesurant la chance de pouvoir encore compter sur des témoignages vivants. Son « avis de recherche » pour retrouver des anciennes salariées de la confection a rencontré un vrai succès, donnant corps à une exposition photo (Lire en encadré). La conservatrice partage le plaisir de son travail en organisant des défilés où les anciennes ouvrières, souvent accompagnées de leurs filles ou petites-filles, revêtent les pièces qu’elles ont confectionnées. Ces manifestations sont très demandées. « Nous sommes à la confluence de tendances sociétales lourdes, décrypte Tinka Kemptner. Elles associent patrimoine industriel, durabilité, anti-fast fashion, made in France… » Celle qui est aussi militante a réussi à mobiliser « tout un écosystème » autour de la dynamique de l’association du Conservatoire : membres du bureau hyperactifs, mais aussi des professionnels qui viennent en renfort comme des coiffeuses, des repriseuses ou des photographes. « Il y a beaucoup de bonnes volontés, y compris pour restaurer les pièces », se réjouit la conservatrice.
Après les défilés et les ateliers, la prochaine étape sera sans doute la mise en place de formations diplômantes en direction des personnels des ressourceries « afin de faire monter en compétence les agents de tri » et « les aider à trouver des pépites dans le maelström de la fast fashion ». Mais le rêve de Tinka Kemptner reste « de faire voyager l’exposition en Isère, d'approcher les endroits ruraux qui ont connu l’industrie textile ».
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Les ouvrières du textile ont la parole
Regard / L’exposition « Mémoires d’ouvrières » donne la parole à celles qui ont habillé les Françaises pendant les Trente Glorieuses.
Pour comprendre le développement de l’industrie textile en Isère, il faut remonter aux révoltes des canuts lyonnais dont une des conséquences, au milieu du XIXe siècle, fut une « délocalisation » des outils de production dans le département voisin de l’Isère. « Le département est devenu une terre de tissage de soie et de velours jusque dans les années 70, explique Nicolas Charléty, directeur du Centre des cultures du monde, qui a participé à de nombreuses recherches ethnographiques sur le Dauphiné. Dans les années 50, des créateurs sont apparus pour que la classe moyenne naissante des Trente Glorieuses ait accès à des vêtements de qualité comme Karting ou les bottes en peau de phoque Isba. C’est le boum du prêt-à-porter qualitatif. »
Quatorze portraits
Voiron et les villages alentour étaient l’épicentre de ces activités de confection, notamment le quartier de Paviot qui compte encore une ancienne usine désaffectée jusque derrière l’école transformée en Centre des cultures du monde, qui accueille le Conservatoire. Parmi les plus célèbres usines, la Grande fabrique ou usine-pensionnat de Renage a employé jusqu’à mille ouvrières. Elle a été en activité jusqu’en 1969. Si cette industrie a périclité avec l’ouverture des frontières, la concurrence du textile à bas coût et des choix d’investissements industriels dans d’autres secteurs plus valorisants, en revanche, la mémoire de ces années est demeurée intacte. En retrouvant ces ouvrières, en leur donnant la parole, en les faisant défiler, elles et leurs filles, avec les vêtements qu’elles ont confectionnés, Tinka Kemptner fait revivre ce passé pas si lointain où le vêtement avait une valeur et une identité. « Mémoires d’ouvrières est une exposition qui rend hommage aux femmes de l’industrie textile iséroise des années 1960-1980. » Le photographe Jean-Pierre Angei a fait le portrait de quatorze d’entre elles qui ont aussi apporté leur témoignage. « C’était la première fois que l’on s’intéressait à elles », ajoute Tinka Kemptner. Les prises de vues ont été faites dans une usine désaffectée « pleine de mélancolie ». Ces femmes racontent une histoire révolue où l’on entrait très jeune à l’usine, dans le bruit des machines, la lumière diaphane, des patrons souvent paternalistes et le souci du travail bien fait.