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Pastoralisme

Prédation : « Il faudrait agir en anticipant et pas juste en réaction d’une attaque »

Marie-Aimée Gaspari, préfète de la Drôme, est venue échanger sur les problématiques liées à la prédation lupine avec les éleveurs sur l’estive de Serre de Montué à Bouvante, vendredi 26 septembre.

Par M.E.
Prédation : « Il faudrait agir en anticipant et pas juste en réaction d’une attaque »
©ME-AD26
Près de Font d'Urle, invitée par la FDSEA de la Drôme, la préfète Marie-Aimée Gaspari s’est notamment déplacée au côté de Veronique Simonin, sous-préfète de Die. 

Direction l’estive de Serre de Montué. Marie-Aimée Gaspari, préfete de la Drôme, a rencontré Éric Béranger, président du groupement pastoral de Serre de Montué, ainsi qu’une dizaine d’éleveurs du Vercors. Cet alpage se décompose sur 420 hectares et six élevages louent ces terres au Département, à la commune et à l’Office nationale de la forêt (ONF) de juin à octobre. Ainsi, durant la période estivale, ce sont 1 200 brebis qui occupent ces parcelles situées en haute montagne. Invitée par la FDSEA et les JA de la Drôme, Marie-Aimée Gaspari s’est déplacée au côté de Veronique Simonin, sous-préfète de Die, sur place pour « évoquer l’élevage, le pastoralisme, les questions de revenus et la prédation lupine et comprendre les enjeux et difficultés des éleveurs ». Une rencontre saluée par les agriculteurs qui n’ont toutefois pas caché leur colère et leur volonté « de voir les choses bouger ». 

Des éleveurs à bout

Pour protéger son troupeau, le groupement pastoral fait appel à deux bergers et gère neuf chiens de protection. « Nous avons doublé notre nombre de bergers, cela représente un surcoût sur les estives. Même en plein jour, par temps de brouillard, le loup attaque. Nous avons installé des filets avec deux enceintes. Nous ne savons pas comment nous pouvons mieux faire », ont déploré David Vieux, François Monge, Jean-Denis Ravel, Adrien Faure et Énora Mancip, dont les fermes adhèrent au groupement. « Malgré la double enceinte, le loup affole le troupeau, le troupeau casse le filet et le chien ne peut pas suivre tous les animaux », a détaillé l’un d’entre eux. « C’est un stress permanent sur les éleveurs et les bergers. Le statut du loup doit se mettre en place car c’est de plus en plus difficile », a appuyé Edmond Tardieu, éleveur à Vesc.

À mesure que s’est poursuivie la rencontre, le brouillard a recouvert l’estive et, très vite, une partie du troupeau, pourtant à quelques mètres du groupe, a disparu sous la brume blanche et épaisse. ©ME-AD26 

« Il y a eu quatre suicides en l’espace de trois ans sur ma commune. Il y a un vrai mal-être chez les éleveurs. L’administration ne s’en occupe pas. Jamais un berger ne doit être seul. Les éleveurs, c’est pareil. Ils ont besoin de soutien, ils sont au bout du rouleau », avertit Alain Baudouin, président de l'association des bergers et éleveurs du Vercors. Attentive, la préfète rappelle les dispositifs existants à la MSA pour lutter contre le mal-être et soutenir les agriculteurs.

« Une fois que le loup a attaqué, le mal est fait »

Présent avec plusieurs salariés de la Direction territoire du territoire (DDT), Pierre Barbera a rappelé aux éleveurs les procédures pour bénéficier des tirs de défense. « Il est tout aussi important de déclarer les pertes afin que nous mettions à jour les cercles et zonages de prédation », a-t-il martelé. « Quand on ne retrouve pas les bêtes, c’est compliqué de le faire », lui a rétorqué Alexis Beynet, jeune éleveur.

Profitant de la venue de Patrick Desestrets, représentant de l'association des Lieutenants de louveterie de la Drôme, les agriculteurs ont interpellé la préfète et la DDT sur l’importance des louvetiers. « Ils ne peuvent tuer qu’un seul loup par intervention et leur sortie est limitée. C’est une spécificité drômoise, cela n’est pas indiqué dans le plan loup. Normalement, ils peuvent sortir sans qu’il y ait une attaque, font remarquer les éleveurs. Quand le louvetier intervient, c’est le premier réconfort des éleveurs. S’il ne vient pas, alors c’est le moral qui en prend encore un coup. Il faudrait agir en anticipant et pas juste en réaction d’une attaque. Une fois que le loup a attaqué, le mal est fait. » 

Comptage du loup

Durant les échanges, des éleveurs ont transmis à Marie-Aimée Gaspari un document présenté lors de la dernière réunion du Plan loup qui remet en cause le comptage actuel. « L’OFB fait des estimations mais il faudrait un vrai comptage. Le comptage actuel est mal appliqué. Certains chiffres, selon les endroits, ne sont pas pris en compte. La méthode de comptage par hurlements provoqués permettrait de comparer avec les données actuelles. Il y a beaucoup plus de loups que ce qui est officiellement recensé. Il faut arrêter de mettre des quotas, 19 % ça ne rime à rien », ont déclaré des éleveurs. Alain Baudouin a quant à lui déploré « le non-sens des causes indéterminées ».

Nous rencontrons les préfets depuis près de trente ans. On nous annonce des assouplissements mais ils auraient dû arriver avant. Faut vraiment avoir du courage pour tenir en tant qu’éleveur aujourd’hui, surtout quand on doit redescendre vingt bêtes égorgées », ont déclaré Jean-Denis et Francine Ravel. ©ME-AD26

« Ici, on a des loups, pas des chiens sauvages. Les causes indéterminées bloquent les autorisations de tirs et c’est insupportable. » Consciente de la colère des éleveurs, la préfète a toutefois rappelé que « beaucoup de choses ne dépendent pas de la préfecture, le plafond par exemple » mais aussi que la méthode de comptage actuelle « a été validée par l’ensemble des acteurs avant d’être adoptée ». 

Pertes indirectes

Autre sujet de crispation des éleveurs : les pertes indirectes. « L’indemnisation de la brebis ne couvre pas les pertes indirectes, le renouvellement des agneaux, le stress qui peut provoquer des avortements », a fait savoir Alexis Beynet. « Certains ont perdu la moitié de leur production à cause du stress sur les animaux, a ajouté François Monge. La coopérative Agneau du soleil a perdu 15 % de son activité à cause du loup. La prédation a augmenté de 30 % dans le département. On ne peut pas accepter, cela a trop duré. » Pierre Barbera a alors indiqué aux agriculteurs qu’une revalorisation* de l’indemnisation des pertes indirectes pour l’ensemble des élevages touchés par la prédation (bovins et équins y compris) devrait être appliquée dès octobre. 

Sur la perte de revenus, Véronique Simonin a interrogé les éleveurs sur les aides Pac. « Aujourd’hui, on est devenus des paysagistes, on ne nous demande plus de produire mais d’entretenir. Nous abandonnons des hectares de terre à cause de la prédation. Si cela continue, les milieux vont se refermer », a répondu un éleveur. Enfin, les participants ont aussi abordé leur volonté de voir le statut des chiens de protection évoluer. Sur ce sujet, la préfète a indiqué vouloir réaliser un travail d’acculturation et d’information notamment auprès des brigades de gendarmerie pour traiter les conflits d’usages en particulier avec le voisinage et les randonneurs. 

* Fabienne Buccio, préfète coordinatrice nationale, a réuni le 23 septembre le Groupe national loup (GNL) afin d’échanger sur les évolutions qu’offre la modification du statut de protection du loup. Parmi les modification apportées : la suppression, dans les territoires exposés à la prédation, du régime d’autorisations dérogatoires au profit d’un système déclaratif ; une homogénéisation des règles de tirs applicables à l’ensemble des ovins-caprins comme des bovins-équins ; et une révision de la méthode d’indemnisation des pertes indirectes qui s’inscrit en complémentarité des travaux menés en 2024 sur la valeur des animaux (revalorisation de plus de 30 % des barèmes chez certaines espèces domestiques).