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Expérimentation

Sursemis regarnissage en prairies naturelles de Chartreuse

Un collectif d’éleveurs en Chartreuse est engagé dans le projet régional AuraProtéines, visant à valoriser les prairies naturelles et à renforcer l’autonomie protéique des élevages. Rencontre sur le terrain avec Frédéric Descotes Genon et Rémi Loridon du Gaec de la Fontaine, ainsi que Jean Paul Allegret Cadet, éleveurs à Miribel-les-Echelles, impliqués dans ce projet.

Sursemis regarnissage en prairies naturelles de Chartreuse
©CDA38
Les parcelles de Jean-Paul Allegret Cadet à Miribel-les-Echelles.

La réflexion engagée en Chartreuse avec un groupe d’éleveurs s’inscrit dans la cadre du projet régional AuraProtéines piloté par l’Institut de l’Élevage (Idele) et la Chambre régionale d’agriculture, autour de l’autonomie en protéines des élevages herbivores en Auvergne Rhône-Alpes. Il étudie les actions à développer pour renforcer la résilience des systèmes d’élevage dans un contexte de changement climatique.

Le massif de la Chartreuse constitue l’un des dix sites pilotes où sont réalisés des expérimentations sur l’augmentation de l’autonomie en protéines, sur le thème prioritaire retenu par les éleveurs, avec la mise en place de protocoles de suivi sur trois ans (2024 – 2025 – 2026). Pour les dix groupes d’éleveurs au niveau régional, les expérimentations sont menées dans les exploitations. Un autre volet AuraProtéines est mené dans les fermes de lycées agricoles, avec des protocoles plus lourds.

Le projet « AuRAProtéines » propose de traiter les questions suivantes :

-  Quelles nouvelles espèces / variétés fourragères riches en protéines et adaptées aux futures conditions climatiques cultiver en région ?

- Comment améliorer le potentiel productif et la qualité des prairies permanentes pour produire plus de protéines ? 

- Quels systèmes d’élevages plus résilients en matière d’autonomie alimentaire mettre en place face aux évolutions du climat ?

Des prairies dégradées

L’état d’une prairie est avant tout le résultat des pratiques (pâturage, fauche, fertilisation…) et des conditions de milieu (température, humidité, pédologie, hydromorphie, stock grainier). Avant de se lancer dans une opération de sursemis – regarnissage, il s’agit avant tout de réaliser un diagnostic de sa prairie. La lecture botanique permet de déterminer la qualité fourragère, ainsi que les plantes indicatrices de pratiques et de conditions de milieu. Il s’agit ensuite de confronter l’état de la prairie avec les fonctions attendues par l’éleveur pour évaluer la cohérence entre la flore et ses objectifs.

En Chartreuse, les actions de sursemis « regarnissage » ont été menées dans des prairies naturelles dégradées.

« Le haut de la parcelle, les vaches n’y vont que pour se coucher, elles ont une belle vue mais ça ne fait pas de lait ! Le sol était pauvre et très acide, on a chaulé très fort dès qu’on a repris la parcelle. Notre objectif est d’améliorer la flore et que ce soit une amélioration durable. On manque de légumineuses ! » explique Rémi Loridon du Gaec de la Fontaine.

La flore est dominée par les graminoïdes (fétuque rouge et carex essentiellement, présence de dactyle et agrostis stolonifère) et les plantes diverses sont abondantes (achillée millefeuille, carotte, renoncules, plantain…). Les légumineuses représentent moins de 10 % de la couverture végétale.

Le choix des semences s’est orienté sur un mélange diversifié qui combinera plusieurs logiques : une base d’espèces productives qui s’installent très vite mais avec une faible pérennité (RGI + trèfle Alexandrie + trèfle de Perse, 10 kg / ha du mélange Billion de Schweizer) à laquelle on ajoute 5 kg d’un mélange résistant au sec et pérenne ( fétuque élevée + dactyle + RGA + trèfle violet + trèfle blanc + lotier, M tout terrain de Cerience) puis 5 kg/ha de trèfle violet pour augmenter le production de protéines et enfin 3 kg de plantain lancéolé, plante riche en tanins qui permettra de mieux valoriser l’ensemble des protéines nouvellement produites et qui résiste au sec également.

Fréderic Descotes Genon du Gaec de la Fontaine apporte des précisions sur la méthode utilisée : « En 2024, c’est moi qui ai réalisé les sursemis dans les Entremonts et chez Jean-Paul Allegret Cadet, avec le combiné herse rotative + semoir de la Cuma de Miribel (en utilisant la méthode dite « banzaï (1) »). Chez nous, comme il restait du feutrage, après le passage du combiné, on a décidé de passer notre broyeur à végétaux pour pulvériser les mottes résiduelles. On a ainsi fait encore davantage de terres fines. Après le sursemis, on a passé le rouleau packer. » 

Rémi Loridon complète : « Les graines ont vite levé, sursemées le 5 mars 2025, les plantules étaient déjà bien visibles le 20 mars ! »

Les facteurs de réussite

Début octobre, il n’y a plus de sol nu visible. Les trèfles sont très abondants (recouvrement à plus de 60 %), le dactyle, le lotier, le ray grass sont bien présents. On retrouve aussi les plantes de la prairie naturelle initiale : achillée millefeuille, carotte et fétuque rouge occupent près de 20 % de la surface, mais ils sont bien pâturés car les vaches montent pour pâturer cette « prairie multi espèces » riche en légumineuses.

Les deux éleveurs sont très satisfaits du résultat : « On a bien réussi sur ce premier hectare, l’année prochaine on va poursuivre. Progressivement on va regarnir l’ensemble de la côte et gagner ainsi du temps de pâturage. »

Voici les facteurs de réussites du sursemis effectué sur les parcelles du Gaecde la Fontaine :

1.  La bonne date : sortie hiver dès que le sol est portant, 5 mars en 2025.

2.  Créer de la terre fine et bien rouler après le semis augmente ainsi le taux de germination.

3.  Créer le maximum d’ouverture lors du sursemis : l’utilisation du combiné puis du broyeur permet de bien attaquer le couvert initial. Près de 100% de sol était nu lors le premier mois. Les plantules qui lèvent sont ainsi sans concurrence, elles se développent bien.

Laurent Fillion, Chambre d’agriculture de l’Isère
Jean-Pierre Manteaux, Chambre d’agriculture de la Drôme

(1)  Cette méthode consiste à utiliser un combiné semoir/herse rotative pour implanter un méteil ou de nouvelles semences de prairie. L’outil doit être réglé pour ne travailler que les premiers centimètres du sol. Le but n’est pas de détruire la végétation déjà présente, mais de ralentir la flore et de créer de la terre fine pour assurer la ger­mination, de la semence. (source Ecophyto)

 

 

Regarnissage

Objectif légumineuses

D’autres essais de sursemis « regarnissage » ont été réalisés chez Jean Paul Allegret Cadet, éleveur à Miribel-les-Echelles.

Objectif légumineuses
©JPM CDA 26
Parcelle après réalisation du sursemis le 15 mars 2024.

Jean Paul Allegret Cadet apporte des précisions sur son mode de fonctionnement : « Avec mon pâturage tournant dynamique, j’ai découpé 50 paddocks, mes prairies se sont bien améliorées, j’ai peu de refus désormais. Mes neuf paddocks situés au lieu-dit ‘Platanières’ ont une forte pente, ils sont exposés sud et ils souffrent du sec. Je trouve qu’ils produisent moins ! »

La flore est typique des prairies naturelles séchantes, elles sont dominées par les graminées (brome dressé, fétuque rouge, dactyle et fétuque élevée), les diverses sont présentes (sauge, serpolet, plantain, …) mais les légumineuses peu abondantes. 

L’éleveur ajoute ceci « J’ai fait pâturer ras mes vaches début mars, on a broyé les refus avant de sursemer le 15 mars 2024. Les plantules se sont bien développées, on a préféré ne pas pâturer pendant deux mois. Les vaches ont pâturé fin mai. Depuis c’est un pâturage par mois ».

Une dose élevée

Lors d’un chantier de regarnissage, la dose de semis est élevée, on sème quasiment à pleine dose. On est parti sur un mélange de légumineuses : luzerne + sainfoin + trèfle blanc + lotier + minette + trèfle incarnat. Lors de la visite du 13 octobre 2025, soit un an et demi après la réalisation du sursemis, la bande « banzaï » a atteint ses objectifs : le sol nu a cicatrisé, les légumineuses sont très abondantes (luzerne et sainfoin sont bien présents, trèfle blanc et lotier sont également en nombre) et elles cohabitent avec les graminées initiales encore présentes mais moins abondantes et surtout beaucoup mieux pâturées (brome dressé, fétuque rouge, dactyle et fétuque élevée).

Tableau avec les espèces implantées et les dosages 

L’éleveur se projette : « En 2026, je vais refaire deux autres paddocks. Je vais ajouter le trèfle violet qui se plîit bien chez moi dans mes nouvelles PME (prairies multi espèces). Je vais toutefois enlever la minette qui ne s’est pas développée. Sinon ma bande témoin dominée par le brome dressé est mal pâturée, je vais faucher les refus très ras fin novembre quand j’arrêterai de pâturer pour que ma pousse 2026 démarre sur un couvert plus appétent ».

Les facteurs de réussite de la méthode « Banzaï » chez Jean Paul Allegret Cadet :

1.  La bonne date : sortie hiver dès que le sol est portant, 15 mars en 2024, à 750 m d’altitude.

2.  Créer de la terre fine avec la herse rotative : 3 km/heure et 1 000 tours / min, cela facilite la germination.

3.  Créer le maximum d’ouverture : le combiné attaque très fort le couvert initial. Les plantules qui lèvent sont sans concurrence, elles se développent correctement. Avec le pâturage des petites parcelles, le sol nu a mis plus de 6 mois à cicatriser.

Analyse des résultats 188 jours après le regarnissage chez Jean Paul Allegret Cadet à Miribel-les-Echelles (parcelle « La Platanière » ) 

 

Des essais concluants

Les essais mis en place chez ces 2 éleveurs à Miribel sont donc concluants avec l’utilisation de la méthode plus agressive surnommée « Banzaï ». A noter que d’autres parcelles font l’objet de suivis dans d’autres communes du massif et de nouveaux éleveurs devraient être intéressés pour tester en 2026, le sursemis à base de légumineuses.

Il est important de rappeler que les légumineuses ont un cycle de végétation plus lent que les principales graminées, ceci leur permet une plus grande souplesse d'exploitation : une prairie riche en légumineuses offre une ration appétante, appréciée des animaux, même en présence de graminées épiées. Grâce à leurs nodosités capables de fixer l'azote atmosphérique, les légumineuses assurent non seulement la fertilisation azotée pour la prairie, mais aussi un enrichissement en protéines de la ration pâturée. Un véritable moteur azoté pour la prairie.

©CDA38
Visite au Gaec de la Fontaine, en Chartreuse, le 13 octobre.