Un musée dédié aux rapatriés d’Indochine bientôt à Noyant-d’Allier
Mémoire / En 1955, lorsque 10 000 ressortissants français doivent quitter le Vietnam après dix ans d’une guerre coloniale féroce, 3 000 d’entre eux débarquent à Noyant-d’Allier dans l’Allier. Alors que la génération des premiers arrivants s’éteint progressivement, c’est ici que, cette fin d’année, un espace muséal va retracer le parcours de ces déracinés, qu’on appellera les rapatriés d’Indochine.
L’espace muséal des rapatriés d’Indochine à Noyant-d’Allier devrait voir le jour cette fin d'année ; les travaux ont débuté début mars et doivent s'achever à l'automne. L'ancien maire, Yves Petiot, ne cache pas sa satisfaction de voir émerger dans sa commune ce lieu de mémoire inédit : « De tout temps, Noyant-d’Allier a été une terre d’accueil. Dès le milieu du XIXe siècle et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’intense activité minière a suscité la venue de travailleurs de l’est de l’Europe, des Ukrainiens et Polonais en majorité ». En 1943, avec la fermeture de la mine de charbon, les corons se dépeuplent. Treize ans plus tard, sur les 242 logements, seule une quarantaine est occupée. Cette vacance va faire de Noyant-d’Allier une terre d’asile idéale pour les rapatriés d’Indochine. « À partir de 1955, des milliers de familles s’installent, certaines définitivement. Cette population asiatique va redonner un nouveau souffle à la commune », témoigne l'ancien premier édile. Depuis l’église du village côtoie la pagode, les nems et autres douceurs asiatiques se sont imposés au pays du pâté aux pommes de terre, et la mixité culturelle n’est pas seulement un vœu pieux. Elle est une réalité que partagent quotidiennement les habitants d’ici et d’ailleurs.
Au centre, c’était aussi les Corons
Quand il est question de l’histoire coloniale de la France, dans le récit collectif, l’Afrique du Nord s’impose souvent en premier. Il existe pourtant un vaste territoire, certes plus éloigné de l’Hexagone, au sud de la Chine colonisée par la France dès 1858 (voir par ailleurs), et dont la décolonisation s’est faite dans le sang et les larmes. « Jusqu’à présent, il n’existait pas de musée dédié à l’histoire de ces rapatriés d’Indochine », témoigne Yves Petiot. En 2026, cet « oubli » devrait donc être réparé par la création d’un espace muséal dans deux anciens logements des corons dont l'ouverture est prévue cete fin d'année.
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Le musée devrait bénéficier ainsi d’un cadre authentique et retracer le parcours de ces milliers de femmes, d’hommes et d’enfants, en évoquant le cadre administratif contraignant de leur arrivée, leur intégration au village, leur adaptation à la vie d’ici tout en conservant leurs pratiques de là-bas, le choc des générations… Un conseil scientifique composé d’historiens, conservateurs, sociologues, de chercheurs travaille d’ores et déjà sur le contenu, la scénographique et bien sûr la déclinaison pédagogique.
Les premiers rapatriés de l’histoire de France
En guise de préfiguration de cet espace, le Musée national de l’histoire de l’immigration a prêté une exposition sur l’histoire de l’immigration Est et sud-Est asiatique depuis 1860 à la commune de Noyant-d’Allier, où l’on découvre que les rapatriés d’Indochine ont été les premiers rapatriés de l’histoire de France. Ce terme leur était attaché depuis le jour où ils quittèrent Saïgon, pour être embarqués dans des navires et débarqués dans le port de Marseille. La plupart n’avaient pas d’autre choix que de partir ; ils étaient les derniers représentants et les ultimes vestiges du colonialisme français dans un pays qui se voulait « libéré et indépendant ». En 1956, la France n’avait aucun cadre institutionnel pour les accueillir. Ils n’étaient pas mieux traités que les réfugiés politiques comme ces émigrés italiens des années 1930 ou ces républicains espagnols en 1936… « Pour eux, on réquisitionnait des camps qui avaient servi auparavant pour l’hébergement, ou plutôt pour l’enfermement, la surveillance et la sûreté de ces étrangers, comme ces camps militaires désaffectés dans le Lot-et-Garonne à Sainte-Livrade-sur-Lot et à Bias (1 200 et 700 rapatriés), ou on réouvrait des corons abandonnés après la fermeture des mines à Noyant-d’Allier. Ces rapatriés d’Indochine étaient administrés par des fonctionnaires issus des colonies, formés à des tâches qui relevaient plus de l’enfermement administratif que de l’humanitaire », peut-on lire sur les panneaux explicatifs de l’exposition.
Sophie Chatenet
Un siècle de colonisation en Asie du Sud-Est
La colonisation française de la péninsule indochinoise a commencé en 1858 sous le Second Empire (Napoléon III), avec l’invasion de la Cochinchine qui fut annexée en 1862, et suivie de l’établissement d’un protectorat en 1863 sur le Cambodge. Sous la Troisième République, la colonisation reprit à partir de 1883 au moment de l’expédition du Tonkin, ce qui entraîna l’instauration de deux protectorats distincts sur le reste du Vietnam : le Tonkin et l’Assam. Quant au Siam, qui n’a jamais été une colonie, il changea de nom en 1938 pour « Thaïlande ». C’est en 1887 que la France centralisa l’administration de ses territoires au moment de la création de l’Union indochinoise, puis de la Fédération indochinoise. En 1899, elle instaura un protectorat sur le Laos. Ainsi, l’Indochine française regroupait ces trois pays de l’Asie du Sud-Est que sont aujourd’hui le Cambodge, le Laos et le Vietnam, sans oublier une portion de territoire chinois située dans l’actuelle province du Guangdong, le Kouang-Tchéou-Wan. Celui-ci était un petit territoire de 1 300 km² situé au sud de la Chine continentale, dans la péninsule de Leizhou, cédé par bail à la France en 1898, mais rétrocédé à la Chine en 1945. La défaite française de 1940 bouleversa l’équilibre des forces au profit du Japon qui envahit l’Indochine française en 1941 et proclama l’indépendance des trois pays en mars 1945. Le 19 décembre 1946, après une série d’incidents, le Vietminh lança une attaque sur le Tonkin : la guerre d’Indochine (1946-1954) venait de commencer. Après huit ans d’hostilités entre les forces françaises et le Viet-Minh de Hô Chi Minh, soutenu par la Chine communiste, les accords de Genève, signés le 20 juillet 1954, marquèrent une étape décisive dans le processus de décolonisation asiatique entamé depuis 1945, ainsi que la progression du camp soviétique dans le tiers-monde. Les dernières troupes françaises quittèrent la région en mai 1955.